Professeur Dominique ROUSSEAU, « Toujours et encore ça ! »

Libération du 9 juin 2013

 

Plus jamais ça ! Chaque fois qu’une guerre se termine, tout le monde défile en scandant «Plus jamais ça». Et puis, il y a «ça» encore et partout comme aujourd’hui les armes chimiques en Syrie. Chaque fois qu’une catastrophe nucléaire inquiète les consciences, tout le monde défile en scandant «Plus jamais ça». Et puis, il y a «ça» encore et partout à Fukushima comme à Tchernobyl. Chaque fois que le Front National menace la démocratie, tout le monde défile en scandant «Plus jamais ça». Et puis, il y a «ça» encore et partout comme dans le Gard ou le Var.

Chaque fois qu’un assassinat politique est commis, tout le monde défile en scandant «Plus jamais ça». Et puis, il y a «ça» encore et partout comme le meurtre de Clément Méric. «Ça», c’est l’état de nature où l’homme est un loup pour l’homme écrivait Hobbes ; c’est le lieu primaire où s’expriment librement toutes les pulsions sans entraves, sans contraintes et sans freins ; c’est la violence sans nom. Demander «plus jamais ça», c’est donc demander aux hommes de transformer leur animalité en citoyenneté sociale ; c’est demander aux hommes de travailler à l’élaboration d’une pensée et de règles qui permettent le vivre-ensemble ; c’est demander aux hommes de mettre le nom d’homme sur chaque autre que lui. Travail de soi sur soi, travail d’une société sur elle-même, travail difficile et surtout jamais terminé. Il faut lire le livre de Jean Teulé, Mangez-le si vous voulez (Julliard, 2009) pour voir que la bête est toujours là, prête à faire exploser, en quelques heures seulement, l’humanité tranquille des gens ordinaires. L’état de nature n’est jamais loin sous l’état civil. D’où le rôle essentiel des clercs dans la vie de la Cité, de ceux qui ont pour métier de penser, de parler, d’écrire, de tous les passeurs d’un état à l’autre, aussi bien les journalistes que les avocats, les professeurs ou les politiques. Ils donnent les mots pour dire les choses de la vie. Car les mots ne sont pas seulement des signes ; ils sont aussi des significations, ils articulent une représentation des choses qui fait sens, ils portent une histoire qui fait produire en chacun des images, ils parlent en nous et nous font agir.

C’est pourquoi, il faut prêter une attention particulière à l’expression dont Nicolas Sarkozy s’est fait le héros : la «droite décomplexée». Expression a priori sympathique, cool, un brin libertaire et qui s’oppose à la «langue de bois» des ringards coincés à droite comme à gauche. Sauf que «décomplexée», ça veut dire, précisément, libérer le «ça», laisser libre court à tous les mots, tous les gestes, tous les comportements. Certains observateurs complimentent le Front national d’avoir policé son langage, d’avoir abandonné les mots du père pour ceux plus doux de la fille et de la nièce. Erreur ! Les mots du Front national ont gagné une partie de la droite ; la «droite décomplexée», c’est la lepénisation du langage politique qui vient après la lepénisation des esprits dénoncée en son temps par Robert Badinter.

Dans les récentes manifestations contre le mariage pour tous, ce ne sont pas les leaders de l’extrême droite qui ont tenu les propos les plus violents mais certains responsables de la droite appelant à la résistance contre la dictature présidentielle ou annonçant le sang qui allait couler dans les rues de France. Ce lâchage «décomplexé» de mots est encore plus dangereux lorsqu’il est le fait de personnalités de droite que d’extrême droite car il les respectabilise et crée un climat politique permissif à la violence verbale et physique. C’est pourquoi, il est important, dans le contexte actuel, que François Fillon affirme clairement que ce qui le sépare de Nicolas Sarkozy c’est la position à l’égard du FN : «Il combat le FN parce qu’il peut faire battre la droite, moi, parce qu’il est en dehors des limites du pacte républicain.»